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  • : L'oeil d'haze
  • : Bienvenue dans ma sphere sur les arts martiaux. c'est totalement subjectif et c'est sans aucun prétention
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17 février 2009 2 17 /02 /février /2009 21:07

Dans cette deuxième partie de l’article qui traite de l’apprentissage, l’auteur décrit l’apprentissage spirituel dans la tradition chinoise.

 

Les points que j'ai relevé sont :

-         l’importance de la pratique qu'on rtrouv dans les AM

-         la réalisation comme mode de progression

-         la relation du ziran, qu’on traduit par spontanéité, avec le dao

-         le concept du non agir

-         un autre éclairage sur ce qu’est la voie des arts martiaux  


Il n'est pas surprenant qu'il y ait des parallèles avec la "voie des arts martiaux".

voici donc la seconde partie du texte. J'ai mis en gras les passages qui me paraissent résumer les propos de l'auteur


              ________________________________________________________________

 

II/ CONCEPTIONS DE L'APPRENTISSAGE : « apprendre ce qui ne peut pas s'apprendre » (Tchouang-tseu)

 

1) LE PRIMAT DE LA PRATIQUE : « SAVOIR COMMENT ET NON SAVOIR QUOI »

 

A la différence de la posture philosophique, en tout cas dans sa définition académique, le sage met en pratique. Tout son enseignement vient de son expérience concrète et abolit le clivage entre connaissance et action. La pensée chinoise est essentiellement pragmatique. Ce qui importe ce n'est pas la vérité « absolue » d'un discours mais son efficience dans les circonstances particulières de la réalité. Question d'honnêteté pour Confucius : le maître « ne prêche rien qu'il n'ait d'abord mis en pratique ». (II, 13). La nécessité de la mise en pratique s'applique bien entendu au maître et à l'élève. Sur le plan de la relation pédagogique, cela signifie qu'être élève auprès d'un maître, ce n'est pas apprendre uniquement un savoir théorique, livresque, mais apprendre à tirer profit de cet enseignement dans l'existence elle-même. L'enseignement prend tout son sens quand il fait l'objet d'une pratique effective, sinon il reste un jeu, brillant peut-être, mais superficiel d'idées et de notions intellectuelles. Apprendre, au contraire, consiste à « approfondir ». Selon A.Cheng ce processus d'approfondissement dans l'éducation chinoise se caractérise par les points suivants :

► il engage la personne dans sa globalité (intellect, expérience, vécu)

► il consiste à « laisser descendre toujours plus profond en soi le sens »

► il procède par répétition, variation (à la manière d'une spirale et non de manière linéaire)

► il implique la pratique assidue dans l'existence

► il a pour but de « mieux vivre » Elle résume la conception de la connaissance qui en découle ainsi : « plutôt qu'un « savoir quoi » (…), la connaissance (…) est avant tout un « savoir comment » . L'élève pour apprendre doit donc être branché en permanence sur l'action. Il ne doit pas viser l'acquisition de contenus mais de savoirs faire, qu'il faut entendre non de manière technique mais existentielle. Cet apprentissage est un processus répétitif, long, progressif, qui ne peut s'acquérir que peu à peu, et comme inconsciemment. Il s'agit de faire « entrer » le savoir dans le corps jusqu'à ce qu'il devienne automatique, à la manière de l'apprentissage d'un métier manuel. Le « métier de vivre », selon la belle formule de l'écrivain italien Pavese, prend comme inspiration un modèle artisanal. De nombreuses anecdotes et d'apologues, formes privilégiées dans la pensée chinoise, mettent en scène dans les textes des hommes de métier (boucher, menuisier, cuisinier, nageur…) comme autant de leçons de sagesse. Un exemple célèbre, souvent commenté, est celui du Boucher Ding (Zhuangzi, chap3). Après de longues années de pratique et d'entraînement, il arrive à maîtriser parfaitement le couteau pour découper les pièces de bœuf, et ce, avec une précision et une rapidité telle qu'il agit de manière instinctive, sans efforts, sans usure aucune. Il est au-delà de la technique, et laisse conduire son geste par le dao, il « épouse le courant ». Un acte de cette nature procure une joie particulière, faite de lucidité et d'oubli de soi.

 

« Le cuisinier ding découpe un bœuf pour le prince Wenhui. Il frappe de la main, pousse de l'épaule, tape du pied, plie le genou, on entend les os de l'animal craquer de toutes parts, et la lame pénétrer dans les chairs, le tout en cadence (…) Le prince Wenhui s'exclame : « Bravo ! Et dire qu'on peut atteindre une technique aussi parfaite ! » Le cuisinier Ding pose son couteau et répond : « ce que votre serviteur recherche le plus, c'est le Dao, ayant laissé derrière lui la simple technique. « au début, quand j'ai commencé à découper des bœufs, je ne voyais que des bœufs entiers autour de moi. Au bout de trois ans, je ne voyais plus le bœuf dans son entier. A présent, je ne le perçois plus avec les yeux mais l'appréhende par l'esprit (shen). Là où s'arrête la connaissance sensorielle, c'est le désir de l'esprit qui a libre cours.(…) « chaque fois que j'en arrive à une articulation complexe, je vois d'abord où est la difficulté et me prépare avec soin. Mon regard se fixe, mes gestes ralentissent : on voit à peine le mouvement de la lame et, d'un seul coup, le nœud est tranché, il tombe comme une motte de terre. Et moi, je reste le couteau en main, je regarde tout autour de moi, heureux, puis je le nettoie et le range » Et le prince Wenhui de conclure : « Excellent ! Après avoir écouté les paroles du cuisinier Ding, je sais comment nourrir le principe vital ! »

 

Renversant les valeurs conventionnelles, c'est l'homme simple qui donne une leçon à l'homme noble...Mais ce qui est à souligner, du point de vue pédagogique qui nous intéresse, c'est que cet enseignement s'exprime moins par des mots que par une manière de faire et une manière de regarder. Le discours remplacé ici par l'action n'a pas recours à l'argumentation mais à la description qui renvoie directement à l'expérience personnelle du « fonctionnement des choses » (c'est la traduction du Dao que propose J.F.Billeter).Et pourtant, en l'absence d'explications directes, juste par le biais d'un exemple éminemment concret, le message implicite de l'enseignement est aussitôt compris. Cette appréhension allusive n'est pas de l'ordre de l'intellect mais s'adresse directement au cœur-esprit de l'homme. Pour cela, comme le Boucher Ding, il faut se tenir disponible par tous les sens : savoir écouter, regarder, toucher... Ce qui est visé par Zhuangzi c'est de transmettre l'essentiel (c'est-à-dire le Dao), or celui-ci ne pouvant se dire directement, « son discours n'enseigne pas mais favorise une conversion spontanée de la conscience ». . La pratique (physique, manuelle) pour y accéder est ici une voie d'apprentissage plus adéquate que le langage. L'art du geste n'est pas recherche de l'exploit technique mais a pour fonction principale d'évoquer une autre dimension et de permettre de s'y ouvrir. On ne peut pas « apprendre » l'essentiel, qui est fondamentalement intransmissible, mais il est possible de le « réaliser ». Si la pratique est un modèle de pensée pour « apprendre ce qui ne peut s'apprendre » c'est qu'apprendre est avant tout une expérience de vie qui se pratique. Pour Y.Escande, « l'enseignement traditionnel en Chine ne passe pas par la parole, ni même par l'écrit, mais par l'expérience : le maître, qu'il soit vivant ou disparu depuis des siècles, guide son élève par des actes ».

 

2) L'APPRENTISSAGE DE LA SPONTANEITE (ZIRAN) : LA NATURE COMME MODELE


La pratique (qui est pratique de la voie et engage la vie entière) se caractérise nous l'avons vu par une habileté supérieure. Or la maîtrise acquise semble inconsciente d'elle-même et laisse entièrement disponible l'esprit à « autre chose » qui œuvre par soi-même. Car la valeur suprême est le « naturel », la « spontanéité ». Les artisans et les sages prennent pour modèle la nature, la nature en tant que mouvement, flux dynamique (la « nature naturante » dit Spinoza) et agissent sans agir. Non-agir, à l'opposé de l'action volontaire, c'est agir conformément à la nature. La source de l'apprendre est dans cette communion totale avec l'univers, que les penseurs chinois désignent par la notion de ziran. Zi signifie soi-même, spontanément, sans cause ni raison, Ran signifie être tel par soi-même, être ainsi . On peut traduire ziran par « ce qui se réalise de soi-même ». Apprendre n'a pas pour but d'acquérir des savoirs-faire (techniques ou intellectuels) mais de cultiver une attitude spirituelle qui dépasse toute maîtrise et oublie toute intention personnelle. Cette spontanéité ne s'acquiert pas immédiatement mais grâce paradoxalement à la longue médiation d'exercices répétitifs, méthodiques. Cet entraînement a pour fonction principale de désobstruer l'être de son rapport foncier à la nature. Selon J.F Billeter, il existe deux régimes d'activités : « L'activité intentionnelle et consciente, spécifiquement humaine, source d'erreur, d'échec, d'épuisement et de mort. L'activité entière, nécessaire et spontanée, dite céleste, (…) est au contraire source d'efficacité, de vie et de renouvellement » . La spontanéité, contrairement aux idées reçues, n'est pas l'expression libre de l'ego (qui est une forme d'enfermement et de dépendance) mais adéquation à l'ordre naturel (qui est une forme de liberté supérieure). « Dans le spontané qui consiste à s'accorder aux choses, il n'y a pas de place pour le moi » dit clairement Zhuangzi. La spontanéité s'apprend, et cet apprentissage représente une ascèse rigoureuse, exigeante, qui demande une grande lucidité. F.Varela, en étudiant les sciences cognitives à la lumière des sagesses orientales, déclare que « l'action sans intention n'est pas un acte aléatoire ou purement spontané. C'est un acte qui (…) est devenu un comportement incarné à la suite d'un long apprentissage. » . L'apprentissage de cette attitude, invite à un décapage de la conscience habituelle et de tout ce qui semble la constituer (connaissances, conceptualisation, réflexion) pour revenir à « ce qui est de soi-même ainsi ». La posture idéale pour les taoïstes est de « ne rien ajouter à la vie » et de s'en tenir à « ce qui reste » une fois que tout est retiré…D'une certaine façon tout étant « déjà là », il s'agit de « retrouver ». Le travail qui nous incombe est simplement de déblayer, jour après jour, ce chemin du retour. Ensuite apprendre n'est plus un processus volontaire ou une démarche intellectuelle mais puise dans le Dao comme une ressource toujours disponible et actuelle : « l'homme de bien s'immerge à fond dans le dao par désir de le découvrir par lui-même. En le découvrant par lui-même ; il s'y sent à son aise. En s'y sentant à son aise, il y trouve des ressources profondes. En y trouvant des ressources profondes, il puise à la source en toute circonstance. Voilà pourquoi l'homme de bien tient à découvrir par lui-même » (Mencius, IV B14). En quelque sorte le Dao devient le maître de celui qui apprend, et la sainteté s'acquiert ainsi naturellement « de soi-même ». L'homme, en quête de sagesse, doit se mettre à « l'école du Dao » (daojia). Alors le sage chinois peut dire avec Picasso : « je ne cherche pas je trouve ».

 

3) L'APPRENTISSAGE DE LA VOIE : REALISER CONTRE SAVOIR (LA NOTION DE DAO)

 

Comme nous l'avons vu à propos de certaines activités banales et triviales (découper le bœuf avec le cuisinier Ding, nager dans les courants d'une rivière…) comme révélatrices de l'essentiel, l'apprentissage spirituel se fait dans le monde concret des choses et non dans le monde abstrait des idées. La difficulté est précisément de voir dans l'ordinaire l'occasion de prendre conscience de la Voie. Cette « prise de conscience », l'expression montre bien ce que cette saisie existentielle a de palpable, s'opère « sans qu'intervienne la médiation d'un concept, mais par la réalisation progressive » . Dans ce processus d'apprentissage, le fait de « réaliser » s'oppose à l'idée de savoir, ou du moins s'en écarte. C'est une chose par exemple de « savoir » que nous sommes mortels, c'en est une autre de « réaliser » l'idée de la mort. La réalisation, contrairement au savoir qui trouve sa légitimité en lui-même, passe obligatoirement par l'épreuve du réel. C'est dans le quotidien, dans tout le quotidien quel qu'il soit, que la connaissance trouve l'occasion de s'actualiser. Dépendante des conditions du réel, la réalisation ne peut se programmer à l'avance, elle est une expérience (au sens spirituel et non scientifique du terme). Elle survient au gré des circonstances, contre toute attente. Son surgissement survient dans le silence ou s'exprime par des formules brèves et simples qui n'ont pas de sens en soi mais qui sont des indices que « quelque chose se passe » (expressions presque impersonnelles « il se fait que », « il arrive que » ou interjections « tiens », « ah »…). Dans ces moments-là, il y a bien un événement intérieur qui advient et que la conscience constate, mais le processus de son émergence nous dépasse : c'est le fond qui vient affleurer à la surface dirait Deleuze. C'est la manifestation de la « vertu efficace » (de) du Tao disent les penseurs taoïstes. Ces expériences ordinaires et fondamentales ne peuvent pas être prévues mais peuvent être favorisées en leur offrant les conditions nécessaires. Comme dit Wittgenstein dans un aphorisme : « tu ne peux tirer sur la graine pour la faire sortir du sol. Tout ce que tu peux faire est de lui fournir chaleur, humidité et lumière : alors il faudra qu'elle croisse » (1942) La disponibilité de l'esprit, l'absence de volonté d'obtention, sont les conditions nécessaires pour que ce déroulement puisse (éventuellement) s'effectuer. La réalisation « ne peut être visée directement comme un but, en fonction d'un plan, d'après un modèle, mais elle procède indirectement, à titre de conséquence : en retour à tous les efforts que nous avons faits, sans chaque fois projeter ou calculer, ou comme ce qui nous revient (à titre de bénéfice) de tout notre investissement précédent » . La réalisation, en tant que mode de connaissance, peut donc se définir comme une expérience qui se frotte au monde réel dans une attitude à la fois active et passive. Ajoutons pour conclure que cette connaissance, dans la logique chinoise du procès, est un processus de maturation, dont l'œuvre est toujours en cours et ne s'achève jamais, un work in progress selon l'expression de James Joyce. Le Dao signifie étymologiquement, chemin, marche, sans origine et sans but assigné. Apprendre dans ces conditions se fait chemin faisant. « Le paradoxe de ce lieu, c'est qu'il n'existe qu'à y marcher » dit Maurice Bellet dans un essai sur « la voie » , qui mêle l'approche philosophique et poétique. Cette logique du « se faisant » s'applique aussi aux relations entre le maître et l'élève qui semblent prendre à rebours les conceptions éducatives occidentales.

 

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Published by haze - dans culture
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