Entretien avec Tian Yingjia
Les secrets du Taiji Quan de la familleYang
Question et réponse par Tian Yingjia et Yao GuoQing
Grand maître Tian Yingjia est le fils de Tian Zhaolin(1891-1960). Tian Zhaolin est un descendant direct du Taiji Quan de la famille Yang ? Le père de Tian Zhaolin est décédé quand il était un enfant. A l’âge de huit ans, il devait vendre des fruits pour aider sa mère et ses deux sœurs. Yang Jianhou, le fils de Yang Luchan le créateur du Taiji Quan de la famille Yang, le remarqua lors de ses déplacements au palais où il enseignait. Il le recruta comme élève et aida aussi la famille de Tian qui était pauvre. Ainsi à partir de treize ans, Tian Zhaolin appris le taiji quan auprès de Yang Jianhou et un peu des fils de Jianhou, Yang Shaohou (1862 – 1930) et Yang Chengfu (1883 – 1936). Ses professeurs étaient d’exceptionnel maîtres de taiji quan. Tian Zhaolin devint l’un des plus anciens élèves n’appartenant pas à la famille Yang, plus ancien que tout ceux qui sont pourtant connu en occident.
Les questions et réponses suivantes ont été offertes gracieusement par Tian Yingjia et monsieur Yao Guoqing dans l’optique de présenter de vrais sujets aux étudiants du Taiji Quan. Nous exprimons notre reconnaissance pour leur noble intention.
Veuillez noter que le terme de «lancer»/«émettre» est utilisé ici comme une sorte de sous ensemble de «fa jin». Cela se réfère à une sortie qui ne pousse pas un adversaire simplement, souplement et facilement mais plutôt à une sortie d’une telle magnitude que les pieds du receveur quittent en fait le sol. Il est « lancé ». Le mot chinois pour «énergie» est «jin». Ils sont utilisés indifféremment dans cet article. Notez aussi que le taiji quan est souvent décrit en occident comme ayant des aspects civils et martiaux. Ici, nous utilisons «littérature» comme autre terme pour «civil». C’est tout à fait délibéré.
Question (Yao) : Shifu (professeur) Je me souviens quand j’ai commencé la boxe, je vous ai posé une question sur ce qu’est l’énergie du taiji. Vous m’avez alors dit qu’une fois que j’aurais appris les 8 pièces de brocards on en parlerait. Est-ce que votre père (Tian Zhaolin) vous a aussi appris de cette manière ?
Réponse (Tian) : quand mon père était vivant, il me disait souvent que Yang Jianhou lui disait «la force est carré, l’énergie est rond.» De manière simple, on peut dire que la puissance est morte mais l’énergie est flexible. Pour la plupart des étudiants, cependant, sans au moins trois à cinq ans de pratique, ils peuvent difficilement s’attendre à comprendre ce concept. Avec la moitié du savoir c’est encore plus difficile à comprendre.
Q. : Je me demande souvent s’il devait y avoir une cause pour l’existence de cette énergie. Nous sommes déjà au 21ième siècle et la science est très avancée. Pourquoi n’ont-ils pas encore résolu ce problème ? Qu’est ce que l’énergie ?
R : C’est probablement parce que dans les anciens temps en Chine la tradition insistait sur la littérature plutôt que sur l’art martial. Dans les anciens temps les artistes martiaux avaient peu d’occasion pour apprendre de la littérature. Même s’ils étaient très forts, même s’ils recherchaient la perfection, ils n’étaient pas capables de mettre par écrit ce qu’ils avaient compris, leurs propres réflexions. Ils étaient livré à eux même pour découvrir la science et la théorie qui se cachent derrière cette énergie. Chang San Feng, Wang Zongyue, Chen Xin, ces gens étaient excellents et rares car ils excellaient à la fois dans la littérature et dans les arts martiaux. Il y a seulement peu de gens comme eux à travers toute l’histoire de l’humanité. A côté de cela, à ce moment là, la physique et les autres sciences étaient peu développées. Par conséquent, pour ces anciennes générations, la littérature et la science étaient au dessus de leur champ de recherche. Elles leur étaient incompréhensibles. Aussi, à moins que le pratiquant ait atteint un certain niveau, il ne pouvait vraisemblablement même pas comprendre quand ils avaient atteint un certain niveau de compréhension.
Q : Peut-on dire que les gens qui ne pratiquent pas la boxe n’ont aucune chance de comprendre cette énergie ? En d’autres termes, y a-t-il un moyen objectif pour mesurer cette énergie ?
R : On doit répondre à cette question sous deux perspectives. La première, sans la pratique vous ne sentirez pas l’énergie. Ainsi si l’élève n’est pas conscient de cela, comment peut-il étudier ? La raison nous dicte que l’énergie doit bien se baser sur quelques données scientifiques. La question de cette énergie est la plupart du temps limitée aux pratiquants d’arts martiaux qui parlent de la gestuelle pujalistique de leur école dans les arts martiaux. Les artistes non martiaux ne croient pas qu’il faille étudier cette énergie et n’en sont pour la plupart pas conscients. La plupart croient qu’avec les moyens que nous offrent maintenant les nouvelles technologies et les armes modernes il n’est pas nécessaire d’étudier les vieux arts martiaux.
Q : je ne comprends toujours pas la problématique de l’énergie ? Professeur, vous êtes ingénieur. Pouvez-vous expliquer cette énergie du point de vue scientifique ?
R : D’accord, bien que j’aie quelques connaissances et un parcours scientifique, il me reste encore beaucoup de chemin à faire. De plus, c’est parce que la boxe est un sujet si vaste et si raffiné, que, même en tant qu’ingénieur, je n’ose pas affirmer quoique se soit avec certitude ou avec une totale assurance. Aujourd’hui vous explorez un peu la relation entre la force et l’énergie. Ce problème est simple, en même temps il est très compliqué. Je vous offre seulement ma compréhension et mon point de vue sur le sujet. Comment diffèrent-elles ? Premièrement, la force est issue de contractions et d’extensions musculaires. Quand toutes les forces combinées arrivent à vos mains n passant par les articulations elles totalisent approximativement dix livres. La plupart de ces forces s’épuisent en passant à travers les diverses articulations. Cependant, l’énergie du corps entier peut être mobilisée afin d’être envoyée vers un point particulier. C’est pourquoi la pratique de la boxe demande que toutes les articulations soient connectées bien ensemble. Prenons l’exemple d’un lion ou d’un tigre qui sont les rois de tous les animaux de la forêt. Malgré tout, leur force réelle n’est pas beaucoup plus grande que celle d’une vache. Mais comment se fait-il qu’ils peuvent renverser une vache ? Si on prend exemple du léopard qui est un animal extrêmement rapide, vous pouvez vous rendre compte de la manière d’utiliser la force par rapport à l’énergie. Deuxièmement, la force est souvent visible pendant une relative longue période, mais c’est quelque peu rigide et inaltérable. L’énergie, de son côté, même si elle est vue comme un simple flash, elle est très flexible. Alors, bien qu’un artiste martial puisse difficilement soulever un poids de 100 livres, il peut aisément assommer une personne. Troisièmement, quand un pratiquant rentre dans l’âge mur, sa force diminuera toujours mais son énergie restera au même niveau. Quatrièmement, la force voyage en ligne droite, par conséquent si vous voulez utiliser une petite force pour vaincre une grande force, vous devez influencer votre adversaire et lui faire rater sa cible. Ou vous devez suivre ses mouvements et détecter le bon moment pour lancer. Il n’y a pas d’autres moyens de traiter la force de l’adversaire. Une petite force peut être utilisée pour changer la direction d’une grande force. Ainsi si on combine les forces, petites et grandes, basiquement on peut choisir la direction (de la force) résultante de la somme de vecteurs de force. D’un autre côté, l’énergie ne peut pas être uniquement rectiligne, elle peut aussi être spiralée. Quand on atteint un haut niveau en taiji, c’est quelque chose comme un genre de microondes. L’énergie peut être considérée comme une onde. C’est pourquoi dans la pratique du taiji, les cinq arcs du corps sont exigés. Tous les mouvements de boxe ont peng, une énergie qui soulève. Peng est rond. Peng supporte. Peng est élastique.
Q : Si l’énergie est comme une onde, alors peut on dire que l’énergie est une onde ?
R : oui, oui, et c’est pourquoi je dis que lorsque vous avez de l’expérience, vous comprenez cette idée tout de suite. Il faut juste considérer que lorsque des livres de boxe aborde le sujet de l’énergie, ils mentionnent aussi des énergies qui secouent, qui pénètrent, qui font des « va et viens » et aussi qui explosent.
Q : Certes, cela montre le sérieux et la robustesse des sciences. Est-ce que la théorie des forces et des ondes rentrent en conflit ?
R : Il n’y a pas de conflit. Prenez le cas d’un avion qui vole. L’avion génère du son. Le son est une manifestation de l’onde.
Q : Peut-on employer une force et une énergie en même temps ?
R : oui, cependant, si nous sommes entrain de parler de quelle façon doit-on apprendre à boxer, on doit d’abord apprendre à utiliser la force, apprendre la gestuelle. Ensuite plus tard on apprend à utiliser l’énergie, on apprend le cercle et à s’entrainer au qi. Une fois que le pratiquant est familier avec tout ceci, il peut tout combiner.
Q : Pouvez vous m’expliquer comment la force est décrit en physique ?
R : oui. F=MA où M représente la quantité, la masse, et « A » représente la vitesse. (note : rappel pour ceux qui se souviennent de la physique du lycée, A est plutôt l’accélération qui est la variation de la vitesse. Il y a donc une erreur dans la formule. MV est c qu’on appelle la quantité de mouvement. V est en fait un vecteur qui a pour caractéristique une quantité de vitesse et une direction. La force est une variation de la quantité de mouvement). Si la quantité est maintenue et la vitesse augmente, alors la force augmente de manière proportionnelle. C’est pourquoi une petite force ne doit pas essayer de se confronter à une grande force. Cependant, c’est parce que la direction y est intrinsèque, une petite force peut influencer une grande force. Ainsi, en boxe, si vous utilisez de la force pour frapper et que vous ratez (la cible), votre mouvement sera difficile à changer. L’énergie n’est pas comme cela. Il faut noter que lorsque vous jetez un galet dans une piscine ou dans une mare stagnante, les ondes vont dans toutes les directions. Et une feuille flottant sur la surface de l’eau ne bougera pas de place car l’onde passe en dessous. En d’autres termes, une onde peut aller d’un point à un autre de l’eau, pourtant les molécules d’eau restent à leurs places initiales. C’est la caractéristique du phénomène des ondes.
Q : Quand je suis arrivé la première fois à la ferme, à chaque récolte, j’ai remarqué d’énormes champs de blé. Je m’amusais surtout à regarder comment le vent créait des ondes qui traversaient ces champs de blé. Je me demandais souvent, « Ok, le blé a des racines, alors comment se fait il qu’une telle onde peut-elle être créée ? Je ne plaisante pas.
R : Ce n’est pas une plaisanterie. Beaucoup de gens pratiquent le taiji toute leur vie durant et pourtant ils ne comprennent pas la théorie de l’énergie.
Q : que voulez vous dire ?
R : vous voyez, la boxe du taiji met l’accent sur l’«écoute», la transformation, la saisie, et l’émission du jin. Même, une simple discussion sur l’«écoute» du jin déroute beaucoup de monde. Certains pensent que les poussées de mains permettent seulement le travail de la sensibilité au toucher. Ils insistent dessus en supprimant le mot « écoute ». Quand mon père était vivant, il disait souvent : « vous ne pouvez pas changer un seul mot. Ecouter est le mot le plus approprié. Pensez juste à la manière dont on est capable d’entendre un son provenant de l’autre côté du mur. »
Q : puisque le son est un phénomène d’onde, peut-il se déplacer dans beaucoup de direction ?
R : oui, souvenez-vous que le mot « écouter » est la clé pour comprendre l’énergie. L’énergie est une onde.
Q : Après avoir écouté votre explication je comprends maintenant beaucoup mieux. Alors, c’est pourquoi lorsqu’on donne un coup de poing à quelqu’un, il sent une douleur à l’intérieur. Le concept d’une simple force explique difficilement ce phénomène. Mais si on utilise la théorie de l’onde c’est facile à comprendre. Il s’agit de la quantité d’énergie qui est capable de pénétrer. La force ne peut qu’être réfléchie, elle ne peut pas entrer. C’est probablement une interprétation de « la force est carré, l’énergie est rond ».
R : vous, mon élève, vous êtes très observatif. Il vous est facile de comprendre très facilement.
Q : Oh, vous me flatter trop. J’ai une autre question : pouvons-nous dire qu’en combat, lorsqu’on frappe le corps de quelqu’un c’est cette énergie pénétrante qui est utilisée ?
R : pas nécessairement. L’énergie pénétrant est seulement un terme utilisé pour décrire le phénomène d’onde. Une onde a plusieurs formes. Deux ondes différentes peuvent, sans se stopper l’une et l’autre, passer l’une à travers l’autre. Elles ne peuvent pas se déplacer ensemble pour créer un groupe d’onde. Par exemple le jin glacial, le jin perturbateur, le jin sans recul, ils ont tous un mouvement et aussi une pulsation visible. Ces ondes sont de très courtes ondes. Prenez, par exemple, trois balles qui se touchent l’un et l’autre et qui sont alignées sur une seule ligne droite. Maintenant, enlevez la balle extérieur et utilisez là pour frapper la balle du milieu. La balle la plus loin bougera à la même vitesse que la balle qui a été frappé. Qu’est ce que cela montre ?
Q : peut-on dire que c’est parce que l’onde est passée à travers la seconde balle vers la troisième balle ?
R : oui, et si vous comprenez cette idée, vous pouvez comprendre le concept de lancer en taiji. Vous ne pouvez les voir que lors des poussées de mains, cela ne se voit pas dans les mouvements, et pourtant les gens sont projetés. La première chose est que vous devez avoir suffisament d’énergie en interne. Cela signifie que dans votre Dantien, vous devez avoir une solide onde ou vibration. La seconde chose est que vous devez prendre l’opportunité qui vous est offerte lors du mouvement. La troisième chose est que toutes les articulations du corps doivent être bien reliées entre elles. Il n doit pas y avoir de résistance interne. Avec tout cela, vous devez comprendre pourquoi Yang Shaohou conseillait : « d’abord, vous devez faire le cadre, ensuite vous devez connaitre les poussées de mains, et troisièmement, vous devez apprendre à émettre des jins » C’est plus difficile que d’utiliser simplement la force pour frapper. Mais il y a une méthode beaucoup plus habile. C’est pourquoi on dit : « la force est morte mais l’énergie est vivante. L’énergie est flexible ». Suite à ce que vous avez dit je me souviens très bien d’une vieux débat sur la boxe : « tout d’abord être familier avec les gestes, ensuite on peut rechercher à comprendre l’énergie. De cette compréhension sur l’énergie on peut atteindre le niveau d’un immortel. »
Q : professeur, pouvons-nous dire qu’à chaque fois qu’on touche les mains on doit « écouter l’énergie » ?
R : l’entrainement à deux au taiji insiste sur l’«écoute» de l’énergie. C’est sur qu’on peut le faire sans écouter, cependant faire ainsi montre qu’on ne comprend pas le taiji.
Q : Se baser seulement sur sa propre force lors des mains collantes parait être instinctif. Pourquoi le taiji insiste-t-il tant sur l’«écoute» de l’énergie ?
R : l’utilisation de la force est une mesure du niveau de la personne. C’est seulement quand on atteint le niveau pour comprendre l’énergie qu’on peut continuer pour atteindre le niveau d’un immortel. De plus, puisque le taiji signifie que le commencement s fait à partir de wuji, ou à l’extrême d’un état complètement vide de qi, c’est le taiji qui est la mère du yin et du yang. Ce type de naissance ne concerne pas simplement le mouvement. Cela signifie aussi qu’il y a une sorte d’âme dedans.
Q : comment pouvez vous expliquer cela ?
R : Pensez à une radio sur une table. Cette radio est plus que de simples résistances électrique, de capacités, de câbles ou d’autres composants. Ce n’est pas simplement un assemblage de ces divers composants. Seulement, quand vous utilisez ces composants, quand vous les mettez ensemble d’une certaine façon vous pouvez recevoir des transmissions radio. Vous pouvez dire qu’à partir de rien quelque chose vient là. Sinon c’est juste une combinaison de bimbelot ou de fer, de cuivre et de plastique inutile etc…
Q : Quel est la relation avec la boxe ?
R : la boxe du taiji n’est pas un simple assemblage de divers composants. Quand on parle de yin et de yang, d’ouverture et de fermeture, quand on respire, quand on fait circuler l’énergie, on doit suivre un certain processus. Quand on touche les mains pour prendre conscience de sa propre situation, vous devez écouter. « Ecouter », transformation, saisie et émission, le vrai but est d’utiliser un cercle pour transformer votre position désavantageuse en position avantageuse. C’est de cette manière et la raison pour laquelle le taiji a été crée. Le taiji n’a pas de début, il n’a pas de fin. Toute chose contient du changement. Toute chose doit nécessairement avoir différents états : avantage/désavantage, ou doit aller vers le succès ou l’échec, ou aller vers la prospérité ou vers une détérioration. C’est ce qu’on appelle « taiji universel ». C’est pourquoi on doit écouter, transformer, saisir et émettre pour faire la transformation.
Q : Alors, est ce qu’on peut dire qu’«écouter» n’est pas une écoute physique mais a aussi d’autres sens ?
R : oh oui, oui. « écouter » a beaucoup d’autres dimensions. Mais faites juste bien « écouter » le jin. Alors vous pourrez ouvrir l’énergie. Cela ouvre l’onde. J’utilise votre compréhension du phénomène d’onde à raison. Cela représente un haut niveau de la philosophie du taiji. Plus les gens sont cultivés plus ils deviennent intéressés par la philosophie du taiji.
Q : Ce n’est pas aisé de comprendre « écouter ». parfois quand les gens touchent les mains ils sentent juste les bras de l’autre mais ne peuvent pas changer pour écouter. Je veux comprendre comment « écouter » et toucher sont relié.
R : Le début de la pratique de la boxe est caractérisé plus par l’emploi de la force et moins par celui de l’énergie. Vous utilisez le toucher et le tâtonnement. Quiconque qui apprend le taiji doit franchir cette étape. Cependant, après avoir saisi ce qu’est l’énergie, l’intention de l’autre doit vous être transmise par leur énergie basée sur les ondes. Si vous continuez à utiliser le toucher et le tâtonnement pour sentir l’autre alors vous ne pouvez guère recevoir et sentir ces ondes. Et en étant incapable de recevoir et de sentir, comment pouvez-vous vous connaitre et connaitre les autres ? Par exemple, dans le cas où l’on écoute la radio, c’est seulement si on comprend le langage, qu’on comprend le sujet de la discussion ou c’est seulement si on comprend la musique et le sens de la musique que ce qu’on entend devient plein de sens. Sinon c’est juste un son ou un bruit. Si vous ne pouvez pas décrypter ces sons comment pouvez vous connaitre vous-même ou les autres ? On dit « si vous voulez comprendre la musique, vous devez avoir l’oreille pour la musique. »
Q : D’après ce que vous venez juste de dire, « écouter » est très similaire à ce que j’imagine les américains disent sur le processus de communication. Dans ce processus de communication il y a une sorte de transmetteur avec des informations, un canal, un décodeur et un receveur.
R : Mais c’est seulement un aspect du problème. On peut dire que le cycle, écouter, transformer, saisir, émettre, peut être résumé comme une information et un système de retour. « Écouter » identifie d’abord les informations. Ensuite, vous changez et envoyez de nouvelles informations. C’est ainsi basé sur le feedback que vous avez reçu.
Q : mais dans quel but ?
R : Dans la boxe du taiji il y a une phrase : « rester au milieu ». Cela signifie utiliser la plus petite quantité d’énergie pour atteindre votre but d’avoir un avantage et créer un désavantage pour l’adversaire. Mon père disait souvent : « si vous venez, entrez, si vous partez, je vous jetterais dehors ». Essayez, s’il vous plait, d comprendre par vous-même.
Q : professeur, pouvons-nous dire qu’écouter provient du toucher mais c’est seulement si on comprend l’énergie que cela devient « écouter » ?
R : vous pouvez dire cela de cette manière. Si vous comprenez le sens, vous comprendrez que si les autres ne bougent pas, je ne bougerais pas. Si les autres veulent bouger, je bougerais en premier. Vous devez comprendre cette théorie.
Q : Oh, vous parlez de la différence entre la force et l’énergie. Après avoir cherché à comprendre l’énergie alors l’écoute est-elle d’un niveau bien plus haut ?
R : Oui, c’est la clé pour apprendre à boxer. D’abord, vous devez vous entraîner. Toutes les boxes commencent par des gestes. Ensuite, vous devez respecter la boxe et vous devez respecter le professeur. C’est seulement quand vous respectez la boxe que vous étudierez attentivement. C’est seulement quand vous respectez le professeur que vous aurez les instructions d’un professeur. Si vous voulez parler du vrai secret pour apprendre le taiji quan c’est cela.
Q : Je pense que les instructions du professeur sont très importantes.
R : Bien, il n’est pas facile d’apprendre la boxe. Mais ce n’est pas aussi facile d’enseigner. Un geste est une forme externe. C’est facile à enseigner et aussi à apprendre. Mais l’énergie est une qualité interne. Les choses internes sont difficiles à enseigner. Les gens sont à des niveaux différents et aussi ont des manières différentes pour s’entrainer. Il y a ainsi un proverbe chinois qui dit : « si vous manquez 1/10 de pouce au début, le résultat sera éloigné de 1000 miles. »
Q : la plupart des élèves mettent l’accent sur le geste. Mais si le geste n’a pas d’énergie interne, il n’augmentera que la santé physique. C’est simplement un exercice de gymnastique.
R : oui, et c’est pourquoi mon père (Tian Zhaolin) disait que «les beaux gestes peuvent ne pas être applicables. Ce qui peut être applicable peut ne pas être si beau. »
Q : professeur, je voudrais encore poser une question : quand Yang Jianhou était vivant, vous dites qu’il disait souvent : « si vous êtes léger, alors vous êtes flexible ». Comment est-ce relié à l’écoute ?
R : bien, quand vous écoutez l’énergie des autres, c’est analogue à l’usage d’une balance. Si vous utilisez une balance avec une grande échelle pour peser quelque chose de très léger, évidemment, il ne sera pas assez sensible. C’est pourquoi quand on a affaire à des diamants ou autres pierres précieuses on doit utiliser un appareil sophistiqué capable de faire de très petites mesures. C’est l’idée.
Q : peut-on dire : plus c’est léger mieux c’est ?
R : ici la légèreté doit encore apporter de l’information qui doit vous permettre de remarquer un tout petit changement. C’est pourquoi qu’on peut dire qu’on ne peut même pas ajouter une plume, ou qu’une mouche ne peut même pas se poser sur vous sans que vous le sentez. Sinon, votre écoute de l’énergie n’est pas assez sensitive. Cela signifie que la « légèreté » devient flottante. Ainsi léger est mieux, léger est flexible, et pourtant il ne doit pas flotter. Il ne faut pas flotter car il n’y a pas assez d’écoute.
Q : aujourd’hui je viens juste de réaliser que mon plus grand intérêt et mon plus grand but sont de comprendre l’«écoute» et la théorie du système. Professeur, votre taiji quan provient directement d’une tradition familiale et d’un héritage. Pouvons-nous débattre ce qui faudrait faire pour que les générations futures comprennent ces valeurs traditionnels ?
R : bien sur, mais en boxe, je ne pourrais jamais me prendre comme référence par rapport aux générations précédentes. Je sais qu’il y a beaucoup de meilleurs que moi. Ici, aujourd’hui vous mentionnez les valeurs du taiji quan. Je ne sais pas les évaluer.La boxe atteint un haut niveau quand l’interne et l’externe peuvent être connectés. Alors, toute la théorie devient un, que vous utilisiez le souple ou le dur que vous développiez les cinq yin et les cinq yang. Cependant, si vous voulez vraiment faire des efforts et finalement si vous réussissez à atteindre ce niveau, vous verriez qu’il n’y a pas de limite au dessus de ce niveau. Ainsi, les personnes de haut niveau, quand ils se touchent mutuellement, quand ils tournent ensemble ils savent réellement et peuvent dire si l’autre personne est d’un niveau plus haut ou non. Chang San Feng disait : « il n’y a pas de cadre fixe ». Cela dit que la boxe en fait n’a pas de règle fixe. Cela se réfère à la gestuelle. C’est seulement une façon de penser. C’est la manière avec laquelle vous entrez par la porte. Par exemple, si vous apprenez à peindre, vous apprenez en premier la structure, les basiques. Une fois que vous avez compris la structure, alors vous pouvez vous débarrasser du cadre et peindre selon votre inspiration. Mon père, Tian Zhaolin, disait souvent que « le taiji quan est une boxe guidée par la philosophie du taiji. Il n’y a pas de début ni de fin. Le début est la fin, la fin est le début. On l’appelle la « boxe longue. ». Toute chose où qu’elle soit dans l’univers se transforme et change sans cesse. Toute chose est dans ce cycle. Mais si vous voulez vraiment comprendre cette théorie, vous devez avoir de la persistance et de la persévérance. Quand vous butez sur une difficulté très difficile la persévérance est nécessaire. Chaque fois que vous arrivez à un nouveau niveau vous devez avoir une nouvelle compréhension. C’est la beauté du taiji.
Q : comme la compréhension de chacun est différente des unes des autres, est ce que cela va se développer dans différents styles de taiji quan ?
R : non mais si vous voyez cela uniquement comme un geste de boxe vous pouvez dire cela. Mais le véritable sens du taiji quan n’est pas simplement qu’un geste. Par exemple, s’il y a un livre en littérature intitulé « pierre », on peut faire différentes interprétations du contenu. Ainsi, la compréhension du taiji, la connaissance du corps dépendent de la méthode d’entrainement de l’individu, sa progression, son feeling, sa compréhension, et sa connaissance. Cela ne veut pas dire que vous pouvez changer l’essence du taiji quan parce que vous avez une connaissance différente.
Q : Si cette idée est si simple pourquoi les gens ne l’apprennent pas ?
R : Ce que vous observez c’est ce que vous voyez à la surface. Ce n’est pas la véritable nature des choses. Quand on essaye de comprendre la vraie nature (des choses) on doit faire un effort énorme et difficile pour se débarrasser de la première et fausse impression afin de découvrir la vraie essence. On doit se débarrasser de tout afin de découvrir la nature sophistiquée, la vraie nature de ce qui a été observé. Le taiji quan parle d’écoute, de transformation, de saisie et d’émission de jin. La première étape est l’écoute. L’écoute veut dire exploration, investigation. En parlant concrètement cela veut dire d’abord que si les autres bougent vite on bouge vite en réponse, si les autres bougent lentement on suit lentement. Mais il n’est pas aisé d’atteindre les niveaux d’écoute, de transformation de saisie et d’émission.
Q : Le taiji quan doit-il refléter la nature (écouter, transformer, saisir et émettre) car si on n’a que la gestuelle peut-on appeler cela taiji ?
R : si la gestuelle est vraiment dictée par la théorie du taiji alors on doit montrer la nature de la boxe. La boxe de Wang Zongyue, de même que les propos de plusieurs autres ancêtres, confirment tout cela. Si la gestuelle montre la nature de la boxe il n’est pas vraiment important d’appeler cela taiji. Il y d’autres noms utilisé, c'est-à-dire Chang chuan (boxe long), boxe souple, boxe du ciel antérieur.
Q : professeur, c’est très intéressant. Encore une question : le taiji est une boxe, quel est son sens initial ?
R : mon père, Tian Zhaolin, disait, « J’utilise la boxe pour comprendre comment toute chose dans l’univers bouge.» En d’autres termes, c’est juste la théorie d’un système dans le langage d’aujourd’hui. Nous avons parlé d’«écouter». Si on a une radio, si on combine, ensemble, tous les composants de cette radio d’une certaine manière, ils deviennent un nouveau système. C’est ainsi que le taiji a été crée. Nous parlons ici de notre planète et de notre système solaire, des atomes d’argent de l’électronique, du jour et de la nuit. C’est un système. Vous devez comprendre le taiji comme un système qui utilise des cercles pour venir à bout de l’adversaire. Comprendre le nombre de cercles, s’ils bougent vers l’avant ou vers l’arrière, si et comment ils sont connectés entre eux, comment ils sont visibles, invisibles, comment ils montrent toute la théorie des opportunités, du yin et du yang.
Q : professeur, comment voyez vous l'enchaînement ?
R : l'enchaînement est aussi appelé « faire une forme». En fait du début à la fin, il n’y a qu’un seul cercle. Comme la musique; le rythme du début évolue de la lenteur à l’intensité, de l’excitation à l’explosion et ensuite revient à la lenteur. De même, la répétition des gestes est nécessaire pour faire marcher et circuler l’énergie.
Q : comment voyez-vous les différentes écoles ?
R : Toutes les écoles sont bonnes. Vous pouvez atteindre le niveau d’immortel avec chacune d’elle. Apprendre le taiji quan signifie que vous aurez besoin de moins de temps et vous utilisez moins de force physique pour finalement atteindre ce haut niveau.
Q : en taiji quan il y a le bagua avec le cercle et le xingyi avec des lignes droites. Il y a aussi la combinaison d’énergie dure et d’énergie souple. Est-ce que cela montre que le taiji est parfait ?
R : Non, non ce n’est pas le cas. Si vous ne comprenez pas cela, indépendamment des efforts que vous mettrez pour essayer de combiner tout cela, vous perdez votre temps. Savoir comment faire mille gestes n’est pas aussi bien que comprendre un geste complètement. La boxe n’a pas de règle fixe. La clé est d’obtenir la conscience de l’énergie à travers l’accoutumance des gestes. Alors vous pourrez peut-être achever du niveau immortel. Finalement, vous aurez atteint le niveau de la vraie conscience. Mais même cela ce n’est pas la fin. Vous pouvez même aller plus haut.
Q : Pourquoi soulignez-vous qu’«écouter» doit venir en premier dans la pratique du taiji quan ?
R : C’est l’essence du taiji. Votre réponse dépend entièrement de l’écoute, de la transformation, de la saisie et de l’émission. L’ordinateur a été inventé d’abord pour l’armée. Le but et la fonction était de décrypter les communications ennemis, calculer les trajectoires des missiles, et de faire des prédictions sur les évènements futurs. Prédire les évènements futurs implique une « écoute ». Les armes modernes sont très avancées. Lancer des missiles de défense ou non est vraiment basé sur la sensitivité de l’écoute.. C’est seulement quand vous comprenez l’écoute que vous changez une situation désavantageuse en une situation avantageuse.
Q : que pensez-vous de l’avenir du taiji ?
R : le taiji est en fait un trésor national. Seule la Chine a ce trésor. En plus d’être un art martial de défense et d’attaque, la stratégie militaire y est incluse. A côté de cela, les concepts universels et les sciences physiques y sont aussi inclus et le taiji a aussi des implications dans les sciences médicales et psychologiques. Ainsi c’est une vraie rareté dans l’art de la boxe. Cependant, maintenant, les temps sont différents par rapport au début. Très peu de gens le comprennent vraiment. Le taiji est comme le grès couvert par des couches de poussières. Peu de gens peuvent réellement réaliser la véritable nature du taiji. Quelques personnes malheureusement interprètent mal quand ils pensent que le taiji sert seulement pour la santé physique. Je pense que je ne suis pas la bonne personne pour répondre à votre question. Je laisse le soin à quelqu’un d’autre pour répondre à cette question.
Q : professeur, je voudrais vous poser une autre question. Qu’en est-il de l’histoire divisant le taiji en plusieurs écoles ?
R : je n’ai pas étudié cela complètement. Je ne suis pas sur. Mais je pense qu’il n’y a pas besoin de créer des écoles séparées si la boxe n’a pas subi de grande transformation et de révolution. Cela aurait pour conséquence pour le groupe d’être totalement désintégré. Si des personnes, par le passé, pratiquaient la même boxe elles montreront quelques différences. Quelques fois cela parait si différent, même pour leurs camarades. On peut même nommer cela par un autre style de boxe. Cela me convient. Cependant, pour les gens qui ont réellement atteint un haut niveau, leurs corps ont atteint la transparence. Ces gens ne sont pas concernés par des étiquettes superficielles et n’essaye pas de créer un type d’école ou ce genre d’école.